Qu’est-ce que l’ ostéopathie vétérinaire équine?

«Il faut écouter et suivre le cheval»

L’ ostéopathie vétérinaire propose aux chevaux des soins dont l’efficacité est prouvée – s’ils sont effectués selon les règles de l’art. Rencontre avec Alexandre Chichery, médecin vétérinaire ostéopathe et acupuncteur, pour en savoir plus.

Le grand hongre brun à la posture raidie regarde avec méfiance l’arrivée du médecin ostéopathe. Celui-ci l’examine, le palpe et, quelques manipulations plus tard, l’animal bâille, détendu, et se roule dans la litière du manège. Manifestement, ce traitement lui a fait le plus grand bien. L’ostéopathie vétérinaire propose en effet des soins dont l’efficacité est prouvée – s’ils sont accomplis selon les règles de l’art. Or, au Luxembourg, il n’existe pas encore de législation concernant la profession. Le «Luxemburger Wort» a rencontré Alexandre Chichery, médecin vétérinaire ostéopathe et acupuncteur, établi au Luxembourg, pour en savoir plus.

Alexandre Chichery, qu’est-ce que l’ostéopathie?
La mission de l’ostéopathie est de redonner à l’ensemble des structures du corps et des tissus leur liberté de mouvement et de respiration. Il y a plusieurs domaines dans l’ostéopathie: la chiropractie, l’ostéopathie fasciale où on fait du déroulement des tissus qui enveloppent les muscles, et l’ostéopathie viscérale qui permet de travailler sur les viscères et les organes: les intestins, la rate, le cœur, les poumons, le foie, les reins et l’estomac. Chaque praticien a un domaine de prédilection dans sa façon de travailler.

L’ostéopathie vétérinaire équine est une médecine assez récente …
Oui, l’ostéopathie pour l’humain mise au point par l’américain Andrew Taylor Still remonte à 1870 alors que l’ostéopathie vétérinaire et plus spécialement celle des chevaux ne prend son essor que vers 1980. C’est le vétérinaire français Dominique Giniaux qui est devenu en sorte le père de l’ostéopathie équine en transposant les techniques de l’ostéopathie humaine aux chevaux dont il connaissait déjà la pathologie. Il a quasiment mis au point toutes les manipulations spécifiques aujourd’hui enseignées de par le monde. En le voyant faire avec une telle aisance, les gens se sont dit «on va faire pareil». Mais ce n’est pas si simple, il faut connaître la médecine. L’ostéopathie vétérinaire a tardé à être réglementée, ce qui a laissé la porte ouverte à toutes sortes de praticiens et d’écoles auto-proclamées. La France a depuis 2017 stoppé la dérive et aujourd’hui, il est illégal d’y pratiquer l’ostéopathie animalière sans le diplôme d’Etat délivré par le ministère de l’agriculture.
Quelles sont les caractéristiques de l’ostéopathie vétérinaire?
J’ai pratiqué la chirurgie et la médecine vétérinaire pendant 25 ans en y intégrant progressivement l’ostéopathie et l’acupuncture enseignées par le fondateur Dr Giniaux. Ma thèse de Doctorat fut en 1994 la première en Acupuncture vétérinaire équine en Europe et rendue possible grâce à la cavalerie de Saumur. Cela m’a permis de me rendre compte que le médecin consolide quelque chose qui a cassé alors que l’ostéopathie vétérinaire permet d’éviter que cette chose-là ne casse. Quand on appelle le médecin vétérinaire – pour des chevaux de sport par exemple – les dégâts bio-mécaniques sont souvent irréversibles. Or, l’ostéopathe vétérinaire peut tirer la sonnette d’alarme avant pour éviter d’abîmer l’animal dans sa fonction et soutenir sa performance.
Quels peuvent être les problèmes?
Un tissu peut être bloqué par une information nerveuse émise par la moelle épinière qui envoie des informations de douleur en permanence. Il peut être bloqué par une malposition ou une subluxation articulaire. Le cerveau aussi joue un rôle dominant dans la chronicité des symptômes.

L'ostéopathe vétérinaire voit immédiatement les résultats de son intervention et pourra se réjouir des remerciements du cheval.

L’ostéopathe vétérinaire voit immédiatement les résultats de son intervention et pourra se réjouir des remerciements du cheval.
Photo: privé

Il vaut donc mieux prévenir que guérir?
L’ostéopathie permet de prévenir ce genre de problème et d’en soigner certains pour lesquels la médecine classique est inopérante. Il ne faut pas faire l’opposition de l’une et de l’autre, mais les associer systématiquement. C’est la notion de médecine intégrative parfaitement représentée en milieu hospitalier nord-américain et européen. Par exemple sur des maladies osseuses qui sont dégénératives on peut mettre un traitement de fond anti-dégénératif médical et maintenir la mobilité des tissus avec des manipulations ostéopathiques.
Comment le diagnostic se fait-il?
Il y a différentes sortes de chevaux: le cheval de course, de saut d’obstacle, de dressage, de randonnée. Ils ne vont pas avoir les mêmes examens, parce qu’ils ont des zones de sensibilité, des zones de travail musculaire qui sont différentes. En général, je regarde le cheval en entier et je décide si son cas est du ressort de l’ostéopathie, de la médecine vétérinaire ou des deux combinées. Au Luxembourg, je ne fais que de l’ostéopathie, de l’acupuncture et des actes très spécialisés d’orthopédie.
Quels sont les gestes que vous effectuez?
Le seul outil visible et rationnel que l’ostéopathe a à disposition sont ses mains. Ce sont elles qui établissent le contact avec les tissus qu’il faut libérer de leurs tensions, de leurs blocages ou de leurs malpositions. Il est important d’écouter le cheval, son langage. Le cheval va nous dire et montrer ce qu’il faut faire. Quand il faut par exemple décoincer une jambe, si je décide de faire cela par un mouvement brusque dans une direction, c’est ridicule. Ce n’est pas comme ça qu’il faut procéder. Je m’assure que, dans sa tête, il est bien avec moi. Si l’animal est distrait, je ne vais certainement pas faire la manipulation. Au moment où je sens que le cheval est avec moi, je vais lui proposer un mouvement, et lui va me dire «oui» ou «non, pas comme ça». Alors, je vais dans ce sens-là.

L'exercice de l'ostéopathie équine exige beaucoup d'expérience et une confiance mutuelle entre le médecin et le cheval.

L’exercice de l’ostéopathie équine exige beaucoup d’expérience et une confiance mutuelle entre le médecin et le cheval.
Photo: Morris Kemp

Il ne faut donc rien forcer?
Non, il ne faut surtout pas de force. Si on met de la force, le cheval prend peur. C’est comme chez les humains, à un contact fort, l’organisme répond par une contraction forte. Pour une manipulation en ostéopathie, il faut trouver l’angle d’ouverture. Quand on se coince un doigt dans une porte, on a deux solutions: soit on coupe le doigt, soit on ouvre la porte. Moi, j’ouvre cette porte.
Quand voit-on les résultats?
Souvent, quand le problème est récent et que le cheval donne une réponse tout de suite, un seul traitement suffit. Si le problème est plus ancien, et donc bien incrusté dans les tissus et la mémoire du cheval, il faut le revoir pour vérifier si le traitement a été entier.
Pourquoi ce choix des chevaux?
J’aime les chevaux depuis que je suis gamin. C’est dans la famille: déjà début 1900 mon arrière-grand-père était étalonnier et faisait office de vétérinaire à Christnach où je suis établi aujourd’hui. L’ostéopathie a un vrai intérêt pour ces animaux, car on n’arrête pas de les coincer – dans le box, dans la bouche, autour du poitrail, sur le dos… et on leur demande beaucoup. La moindre des choses est de le reconnaître et, par respect pour leur bien-être, ne pas les travailler souffrants. Quand je les soigne, j’ai la sensation immédiate de faire du bien aux chevaux et c’est le gage de mon efficacité.

Même si cette intervention paraît assez impressionnante, aucune manipulation n'est imposée avec force.

Même si cette intervention paraît assez impressionnante, aucune manipulation n’est imposée avec force.
Photo: privé

Qui fait appel à l’ostéopathe?
Les professionnels surtout. Ils font de l’argent avec leurs chevaux et ils ont besoin de résultats. Mais aussi des particuliers. Au Luxembourg, on trouve des chevaux d’obstacles, de dressage, de loisirs, mais pas de chevaux de course. Les Luxembourgeois sont très bien classés au niveau international avec des chevaux d’attelage. Ceux-ci ont des problèmes très spécifiques, tout comme les trotteurs européens. Par le fait d’être attelé, ils ont des pathologies totalement différentes des galopeurs. C’est surtout le sulky accroché à leur harnais qui – sous l’effet de la force centrifuge – part dans les virages et les bras auxquels ce char est attaché font tourner le thorax du cheval et font travailler ses vertèbres en torsion. Ces chevaux ont quasiment tous la 15e thoracique qui est vrillée avec la 16e. Dès qu’on leur fait passer cela, on détend tout le dos.



Qu’est-ce qui est particulier dans le travail avec des chevaux de course?
En général, je vois un jeune cheval de course quand il est sevré et commence à être tenu au licol. La séparation de la mère crée un énorme stress psychologique et – dû à l’émotion – ces chevaux ont le sacrum coincé. L’intervention délie le sacrum ce qui libère la démarche mais elle les relâche aussi ce qui influence alors le comportement de façon positive. Une deuxième phase vient après le débourrage, lors de l’éducation du cheval. Une intervention à ce stade est capitale pour la carrière sportive. Puis, dans la préparation à la vente, on apprend au cheval des techniques pour bien se présenter et on lui donne des aliments spéciaux pour qu’il soit beau. Cela sollicite fortement son foie et son estomac. J’interviens alors pour délier les organes et rétablir les cervicales, le garrot…
Ce métier n’est pas sans danger.
Les jeunes chevaux ne sont pas faciles, car ils ne sont pas dressés. Je n’ai pas pris de coup, mais le travail est très particulier. Le danger est partout, tout le temps. Il faut en être conscient.
Il faut donc beaucoup d’expérience et il faut que l’animal vous fasse confiance et inversement…
Oui, l’expérience est la clé du métier. Il ne faut pas vouloir faire, mais il faut écouter et suivre le cheval.
Qu’est-ce que vous aimez le plus dans ce métier?
Pour avoir pratiqué les deux, l’ostéopathie – par sa précision, son côté manuel et son effet immédiat – se rapproche beaucoup de la chirurgie. Ce qui est agréable, c’est que le vétérinaire ostéopathe sent directement qu’il fait vraiment quelque chose, à la différence peut-être d’un vétérinaire qui injecte un produit qui va agir un certain temps. Il ne va pas pouvoir se rendre compte du résultat tout de suite. L’ostéopathe vétérinaire va le voir immédiatement, et aussi le remerciement du cheval. Ça c’est génial.

Retrouvez cet Article de Manon KRAMP sur le site du Luxemburger Wort:

https://www.wort.lu/fr/lifestyle/il-faut-ecouter-et-suivre-le-cheval-5ba8f543182b657ad3b9373c

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