
Alexandre
Bonjour Charline Jacques, nous nous connaissons depuis quelques années. Dans ma pratique quotidienne de vétérinaire et d’ostéopathe, je constate que beaucoup de filets avec mors sont mal-ajustés : trop serrés avec un ou deux plis à la commissure des lèvres. Hors… c’est un nouveau monde de sensation et de compréhension qui s’ouvre au cheval dès lors que son crâne peut fonctionner normalement et les cavaliers retrouvent la moitié perdue de leur animal dès lors qu’ils décompriment l’axe commissure des lèvres nuque.

De ton côté, tu as laissé la bride avec mors au vestiaire pour tes sorties en concours, pourrais tu nous raconter depuis quand, pourquoi, comment et quel nouveau chemin tu as découvert ?
Charline
Je suis titulaire du BPJEPS depuis 2017 et cavalière de niveau amateur1 en CSO. Depuis toujours, je suis cavalière, car mes parents étaient tous deux cavaliers professionnels. J’ai toujours accordé une importance particulière à la relation avec le cheval, convaincue que ces derniers sont plus performants lorsqu’ils nous font confiance. C’est pourquoi j’ai toujours pratiqué l’équitation en licol et en cordelette pour m’assurer que mes chevaux étaient suffisamment éduqués pour répondre à mes demandes, sans avoir recours au mors. Cette année, j’ai franchi le pas en compétition, mais pour une raison assez originale. Étant principalement concentrée sur la gestion de ma structure et les sorties en compétition de mes élèves, je n’ai que peu de temps pour participer à des concours personnels. Mes sorties sont donc espacées, tout comme mes entraînements. En conséquence, je ne me sens pas prête à passer à des épreuves plus exigeantes sans des sorties régulières pour mes chevaux. C’est pourquoi j’ai décidé de me fixer un nouvel objectif : performer sans mors, sur des épreuves adaptées à mes chevaux (110/115), afin de prendre du plaisir tout en m’assurant qu’ils sont dans de bonnes conditions mentales pour donner leur meilleur, sans artifices. Je considère que le travail en licol et en cordelette complète efficacement leur dressage en mors, tout en offrant une variété dans les séances, ce qui permet de maintenir leur motivation et leur volonté de travailler.
Alexandre
un meilleur ‘mental’ pour une meilleure performance ! et le cavalier que ressent il ?
Charline
Pour moi, c’est un excellent moyen de vérifier la qualité de notre équilibre et de renforcer le gainage. Le cavalier ne pouvant pas se raccrocher aux rênes pour se stabiliser, il doit travailler sa posture pour rester en place sur le cheval. Cela procure également des sensations différentes : le cavalier doit vraiment monter avec son corps, ce qui, selon moi, permet de laisser davantage de liberté au cheval dans ses mouvements, notamment à l’obstacle — à condition bien sûr qu’il ait reçu une éducation suffisante à ce sujet. Monter sans mors permet de prendre pleinement conscience de l’importance de la position du cavalier, et de réaliser à quel point notre corps influence la qualité de la communication avec le cheval, que ce soit en balade, en dressage ou à l’obstacle.
Alexandre
Attends.. pourquoi tu peux pas te raccrocher à la cordelette ? J’aurai pensé que cela pardonne presque toutes les erreurs de main ?
Charline
S’accrocher dans le sens tirer. Plus simplement, si tu tires sur la cordelette c’est ton code de freinage donc … Tu ne peux pas tirer dessus en continu.
Alexandre
C’est pareil avec le mors non ?
Charline
Oui, mais je constate que les cavaliers ont plus le réflexe de garder les rênes tendues tout le temps avec le mors et le cheval compense en tirant dans l’autre sens.
Alexandre
Super !! Ok merci pour cette info technique .
Un dressage avec le mors est il nécessaire avant de passer en cordelette ?
Quels désagrément attribues tu à la cordelette et au mors bien réglés ?
Y a t’il nécessité à les utiliser en alternance ?

Charline
Je pense que l’utilisation de la cordelette requiert certaines connaissances en équitation ainsi que des bases solides, aussi bien pour le cheval que pour le cavalier. Sans ces prérequis, monter un cheval de cette manière, en pensant qu’il s’agit simplement d’une expérience comme une autre, peut s’avérer dangereux s’il n’y a pas eu de préparation en amont.
Dans une situation stressante, il est essentiel que le cavalier sache garder le contrôle de ses émotions. Sans rênes pour encadrer son cheval, il pourrait rapidement se retrouver démuni.
Quant au mors, il joue à mes yeux un rôle important dans le travail du cheval. Bien utilisé, il permet de développer une vraie mise en main, avec un cheval qui se porte et se décontracte. Malheureusement, mal employé, il peut provoquer l’effet inverse.
Je ne pense pas qu’il faille opposer les deux approches ou considérer qu’il y en ait une “avant” ou “après” l’autre. C’est plutôt une question d’alternance. Le travail sans mors affine la légèreté dans le travail avec mors, et inversement, le travail avec mors permet d’installer des codes utiles à la monte sans mors.
Tout dépend, en fin de compte, des objectifs et des envies de chacun avec son cheval.
Alexandre
Humm très intéressant..
L’usage du mors est il plus indiqué en fonction du type de parcours éprouvant physiquement, techniquement, ou pour d’autres difficultés à surmonter ?
Charline
Tout d’abord, je pense que la difficulté d’un parcours est propre à chaque cavalier et à chaque cheval, selon son niveau. Chaque couple cheval/cavalier doit être évalué dans son propre contexte, et c’est cette singularité qui rend l’approche de chaque parcours unique.
Mais pour parler concrètement, la relation entre le mors et la difficulté d’un parcours est souvent un sujet de débat. D’un côté, on peut dire que le mors permet au cavalier d’avoir un meilleur contrôle, particulièrement dans des situations de haute pression ou sur des parcours très techniques. Cependant, il peut aussi “cacher” certaines imperfections dans le travail du cheval. C’est là que la cordelette fait toute la différence, car elle met en lumière la véritable qualité du couple cavalier-cheval et permet un travail plus subtil, plus authentique.
On me dit souvent que si les cavaliers de haut niveau ne sautent pas à 1m60 en cordelette, c’est qu’il y a une raison… Et je comprends bien l’argument de la prudence, car pour ces cavaliers, l’objectif principal est d’atteindre des performances maximales tout en assurant la sécurité, ce qui peut rendre le mors indispensable pour garantir une réponse immédiate du cheval. Mais pour moi, il n’est pas impossible qu’un jour, des parcours de cette hauteur soient réalisés sans mors. Ce serait passionnant de voir si, avec l’évolution du travail en cordelette, on pourrait atteindre ces hauteurs tout en maintenant une précision et un contrôle parfait. L’avenir nous le dira ! Cependant, il est important de rappeler que le travail d’un cheval pour atteindre ce niveau de performance prend énormément de temps, de patience et de discipline. Le cheval doit passer par une progression technique, physique et mentale, qui ne se fait pas en un jour. Cette évolution se construit et le temps nécessaire pour arriver à des performances de haut niveau est souvent sous-estimé. De plus, les contraintes économiques et les impératifs de compétition à haut niveau viennent compliquer l’intégration de la cordelette dans les parcours de très grande hauteur je pense. À ce niveau, il est difficile de prendre le risque d’utiliser un outil qui peut demander encore plus de temps de travail et de spécialisation. La pression de la performance, les attentes des sponsors, des propriétaires et les délais entre les compétitions peuvent freiner cette évolution. Le haut niveau impose une réalité dans laquelle l’efficience passent parfois avant l’expérimentation de nouvelles approches comme la cordelette.
Alexandre
Je n’ai aucune expérience mais je comprends ..si tu devais te lancer sur un plus gros parcours que d’habitude avec ton cheval préféré prendrais tu la cordelette ou le mors , même question pour un seul gros obstacle ?
Charline
Cas pratique pas plus tard que ce week-end! nous avons organisé un concours interne “sans mors” aux écuries, afin de démontrer qu’il est possible de concourir sans mors, quel que soit le cheval, et malgré des cavaliers aux profils variés. Ils sont cependant tous dans la bonne approche avec leur cheval respectif selon moi et ont des bases d’éducation solides, comme je l’ai mentionné plus tôt.
Nous avons testé une épreuve de puissance, et la jument avec laquelle je concours régulièrement sur amateur1 a franchi 1m55 sans difficulté. J’ai choisis de ne pas utiliser de mors car, sur un obstacle isolé à la maison, il n’y avait pas de pression. Je connais cette jument par cœur et elle me connaît tout autant.
Cependant, sur un parcours plus difficile que d’habitude en compétition extérieure, je choisirais probablement d’utiliser un mors. Cela permettrait d’anticiper une difficulté supplémentaire pour la jument et moi-même, et d’évaluer si un parcours plus complexe induit un stress et donc des réponses plus longues ou hasardeuses. Si l’expérience est concluante, je n’hésiterai pas à tenter sans mors lors de la compétition suivante.
Alexandre
Tu sembles dire que le mors permettrait de gérer des situations de parcours complexes plus facilement qu’une cordelette ? C’est le point de vue du cavalier , le cheval le partage t’il ? Mon point de vue de vétérinaire est que si le mors s’impose dans l’urgence à la position du cheval, le risque de blessure augmente . (Action intrusive sur le mors contracture des mâchoires cervicales et avant main , barre au sol ..)Si tu n’agis pas sur le mors alors il ne sert à rien d’autre que de gêner. Imagine toi avec un morceau de métal en travers de la bouche sur le parcours.J’aurais aimé voir le même saut avec mors et avec cordelette , et connaître ton ressenti.. Tes cavaliers ont ressenti quelle différence , plus de ferveur de gaieté d’entrain d’adrénaline, de peur, les chevaux ont changé leur comportement ?
Charline
Je trouve que la jument saute mieux en cordelette globalement mais … C’est subjectif !
Mes cavaliers étaient surtout fiers de réussir a diriger et contrôler sans mors avant tout ! Ça montre que leur travail d’éducation et de dressage va dans le bon sens!
Les chevaux étaient globalement calmes mais les cavaliers ont eu beaucoup moins de défenses qu’avec un mors. C’est évident mais on a tendance à vouloir aider le cheval en remettant une foulée avec un mors… On va plus avec le cheval sans…
Alexandre
Il en a peut être pas besoin de cette nouvelle foulée en compression au contraire Non?
Charline
Non! Mais plus facile à dire qu’a faire! Les mauvais réflexes prennent le dessus. Alors que sans mors … Pas le choix que de ne pas faire on va dire.
Alexandre
j’aimerai préciser un endroit très intéressant de notre échange ou je crois comprendre que le stress induit par le niveau du parcours t’obligerait peut être à intervenir de façon intrusive avec le mors.Ici tu sembles caresser l’idée que la monte en cordelette pourrait être plus hasardeuse et moins précise en situation de stress qu’avec mors et d’un autre côté de la balance, la cordelette offre plus de capacité au cheval pour gérer la difficulté. Dans un monde lisse et idéal pourraient concourir : un mors parfait avec une main parfaite face à une cordelette parfaite avec un cheval parfait ?
Charline
Oui, c’est bien ça. Ce n’est pas une question simple. En théorie, si un mors parfait accompagné d’une main parfaite permettait d’exprimer pleinement les capacités du cheval, alors l’usage de la cordelette n’aurait pas vraiment de raison d’être. Mais à l’inverse, si le cheval répond parfaitement en cordelette, pourquoi rajouter un mors ?
Du coup, au-delà de la technique pure, il faut peut-être reconsidérer les priorités. Monter en cordelette apporte une autre dimension, une forme de naturalité dans la relation, une équitation plus authentique peut-être. Ça remet en question notre manière d’intervenir, de guider, et même notre place dans le binôme.
C’est moi qui ai une question maintenant, d’un point de vue biomécanique, plus intéressant de monter avec ou sans mors pour toi ?
Alexandre
pour la biomécanique, je suis certain que c’est un réel handicap car l’action du mors si elle est douloureuse peut contracturer les masseters et en chaîne les cervicales puis les épaules et les antérieurs et patattraaa.
Le seul intérêt que je verrai à un mors serait celui qui solliciterait à bon escient la déglutition pour engager le gainage abdominal du cheval et préparer les postérieurs donc pas un mors direction ou frein mais déglutition.
Je crois que le plus ancien mors forgé date de 1800 avant Jc et a la forme articulée exacte du mors actuel à olive, le souci de l’époque était de s’imposer à la volonté du cheval pour un cavalier de bas niveau, et les mors ont prospéré pour rendre service aux guerres ou l’efficacité en situation de stress prime sur la finesse.
Bizarrement l’équitation vient de si loin et le mors avec sans avoir évolué que les domaines de progression sont vertigineux.
Charline
Ils ont évolué dans les matériaux et les formes. Les bridons aussi, mais effectivement par rapport au reste ou à des évolutions majeures dans d’autres sport, il y a encore des progrès à faire!
Merci Charline Jacques pour ce cours accéléré sur la cordelette !